Au secours, je n’ai pas le temps!

By on 02/05/2017

Les gourous de l’ère numérique, dans leur optimisme béat, avaient prédit une augmentation du temps libre grâce aux nouvelles technologies. Les robots allaient nous décharger de mille tâches fastidieuses. Sous les pavés du labeur, on trouverait davantage de plages pour les loisirs. Or c’est l’inverse qui semble se produire. Il y a certes de moins en moins de travail, mais notre temps est de plus en plus compressé sur le disque dur de cette nouvelle Trinité: toujours plus, toujours plus vite et tout, tout de suite. Dès le milieu du siècle dernier, Heidegger avait pourtant prévu cette pression du numérique: «La pensée qui calcule ne nous laisse aucun répit», écrivait-il.

Cette course folle s’explique par la rapidité des changements, la disparition des services, l’explosion de nouveaux besoins et la surinformation, cause d’indigestion cérébrale. L’impression d’accélération du temps provient du rythme des mutations et de l’obsolescence programmée des objets qui nous entourent, notamment les produits de haute technologie comme l’ordinateur. Si nous nous identifions à eux, nous devrons adopter une cadence infernale pour reconfigurer ce programme, télécharger cette nouvelle application ou apprendre de nouvelles procédures. Les robots ont sans doute supprimé du travail en accomplissant des actes répétitifs mais, à nous, ils demandent plus de boulot et donc plus de temps.

Par exemple, on remplace la caissière d’une grande surface en scannant soi-même ses achats et l’on «dialogue» tout seul avec un distributeur de billets sous le regard agacé de ceux qui attendent derrière, exaspérés par notre gaucherie. Gain de temps ou source de stress? Les nouvelles technologies créent aussi des besoins artificiels et chronophages. Certains ne passent-ils pas des heures sur leur page Facebook pour mettre frénétiquement en scène les facettes de leur ego? Quant au volume des informations reçues, mails ou pubs, il croît exponentiellement. Nous voici sommés de répondre dans les plus brefs délais. Sommés et assommés.

Le temps d’une vie est bien trop précieux pour que je le ratatine en me mettant sous pression. Comment résister? Saint Augustin donne une piste en distinguant trois moments du temps: le «présent du passé» ou la mémoire d’un souvenir, le «présent du présent» ou la perception directe de l’environnement et le «présent de l’avenir» ou l’attente d’un événement futur. Ces trois modalités sont sous-tendues par une source de présence inaltérable et continue.

Si je biffe les «du passé», «du présent» et «de l’avenir» pour ne garder que le cadeau du présent, je réalise que je vis toujours dans ce présent. Je cesse de ressasser le passé et de m’inquiéter du futur. J’arrête de me prendre pour le rôle que je joue et je retrouve en amont le metteur en scène qui se rit des petits personnages s’agitant sur le plateau. Dans cette perpétuelle présence, n’ai-je pas tout mon temps? Telle est la clé de la sérénité.

Jacques de Coulon
Philosophe et écrivain suisse
Article paru dans le quotidien La Liberté de Fribourg, avril 2017

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