Elle me regarde en plissant son front au-dessus de ses yeux d’un bleu profond comme si elle réfléchissait avant de m’interpeller. Elle? Abigaëlle, ma petite-fille qui vient de naître.

Face à cet être si frêle, je m’interroge sur ma nouvelle fonction de grand-père. Qu’est-ce qui est primordial dans le développement de l’enfant? Quand je repense à la manière dont ma personnalité s’est formée, le premier souvenir qui surgit est justement celui de mon grand-papa en train de me raconter ou de me lire des histoires. Et quand j’appris à lire, il préférait m’offrir des textes plutôt que des bandes dessinées: «C’est toi qui dois peindre tes propres images dans ton esprit», affirmait-il.

Je ferai donc la lecture à ma petite-fille avant de l’encourager à lire elle-même. Les mots ne sont-ils pas les briques qui permettent de se construire? «Le langage est la maison de l’être», dit Heidegger. Mais la formation du langage peut être perturbée et retardée par l’abus de la fréquentation des écrans, comme le soulignaient les spécialistes dans l’émission Mise au point du 27 mai sur la RTS. L’exposition trop longue à un programme virtuel tend à programmer l’esprit, à le formater plutôt qu’à le former. L’enfant s’enferme dans des contenus préfabriqués. Plus besoin d’abstraire: tout lui est fourni sur son écran. Or l’accès aux mots suppose la capacité d’abstraction vers l’idée qui s’élabore dans l’atelier de l’esprit et non dans le rectangle extérieur d’un écran.

Pour mon grand-père, le mot me libère alors que l’image risque de m’emprisonner. En effet, si je projette à cent personnes la photo d’une rivière, tout le monde verra presque la même chose. Par contre, si je prononce le mot «rivière», chacun forgera en lui sa propre représentation. Librement. La lecture nous laisse créer des paysages intérieurs individualisés. En libérant l’imaginaire, elle contribue grandement à façonner notre personnalité. Sans oublier qu’en enrichissant notre vocabulaire, elle fait de «la maison de notre être» un magnifique château plutôt qu’une masure délabrée.

Les mots et leur symphonie s’écoutent dans les livres. Le terme «livre» vient du latin liber qui veut aussi dire «libre». Etymologiquement mais aussi réellement, le livre nous rend libres en nous aidant à bâtir la demeure de notre être, unique et irremplaçable. Le livre nous délivre des conditionnements où d’habiles manipulateurs d’images cherchent à nous maintenir prisonniers pour mieux contrôler nos réflexes de consommateurs. Lire devient alors un acte de résistance à un système qui veut uniformiser les comportements en les rendant transparents et sans âme.

En conclusion, je me réjouis d’offrir plein de livres à ma petite-fille. Je l’emmènerai aussi dans des librairies et des bibliothèques. Ne sont-elles pas des hauts lieux d’éducation à la liberté grâce aux livres qui rayonnent et qui nous permettent de reboiser nos espaces intérieurs?

Jacques de Coulon
Philosophe

Article paru dans la journal La Liberté de Fribourg le 7 juin 2018