La balade en taxi

By on 12 décembre 2018
taxi

Voilà vingt ans, je conduisais un taxi pour gagner ma vie. Lorsque je suis arrivé à 2:30 du matin, l’immeuble était sombre excepté une simple lumière dans une fenêtre du rez-de chaussée.  Dans ces circonstances, plusieurs chauffeurs auraient seulement klaxonné une ou deux fois, attendu une minute et seraient repartis.

Mais j’avais vu trop vu de gens démunis qui dépendaient des taxis comme leur seul moyen de transport.  À moins qu’une situation sente le danger, je suis toujours allé à la porte. Cette passagère pourrait être quelqu’un qui a besoin de mon aide, ce que j’ai pensé en moi-même.  Alors, j’ai marché jusqu’à la porte et j’ai cogné.

– Juste une minute, a répondu une voix fragile d’un certain âge.

Je pouvais entendre quelque chose qui était traîné lentement sur le plancher. Après une longue pause, la porte s’est ouverte. Une petite femme dans les 80 ans se tenait devant moi.  Elle portait une robe imprimée et un chapeau sans bord avec un voile épinglé dessus, comme quelqu’un sorti d’un film de 1940. À ses côtés, il y avait une petite valise de nylon.

L’appartement semblait comme si personne n’avait vécu dedans depuis des années. Tous les meubles étaient recouverts de draps.  Il n’y avait pas d’horloges sur les murs, pas d’objets de décoration ou d’ustensiles sur les comptoirs. Dans le coin il y avait une boîte de carton remplie de photos et de verres.

– Voudriez-vous porter mes bagages à l’auto? elle a demandé.

J’ai apporté la valise jusqu’au taxi puis je suis retourné vers la femme. Elle a pris mon bras et nous avons marché lentement vers le trottoir.  Elle continuait de me remercier pour ma gentillesse.

– C’est rien’, je lui ai dit. J’essaie simplement de traiter mes passagers de la façon que je voudrais que ma mère soit traitée.

– Oh, vous êtes le genre de bon garçon, elle a dit.

Quand nous sommes montés dans le taxi, elle m’a donné une adresse, puis a demandé :

– Pourriez-vous me conduire en ville?

– Ce n’est pas le chemin le plus court, j’ai répondu.

– Oh, ça ne me dérange pas, elle a-t-elle dit. Je ne suis pas pressée. Je suis en route pour un hospice.

J’ai regardé dans le rétroviseur arrière. Ses yeux scintillaient.

– Il ne me reste pas de famille, a-t-elle continué.  Le docteur dit que je n’en ai pas pour longtemps.

J’ai tranquillement éteint le compteur et je l’ai écoutée.

– Quelle route voudriez-vous que je prenne?  ai-je demandé.

Pendant les deux heures suivantes, nous nous sommes promenés dans la ville. Elle m’a montré les édifices où elle avait travaillé auparavant comme opératrice d’élévateur. Nous sommes allés dans le quartier où elle et son mari avaient vécus quand ils étaient nouvellement mariés. Elle m’a fait arrêter devant d’un entrepôt de meubles qui avait été une salle de danse où elle avait été danser quand elle était jeune fille. Quelques fois, elle me demandait de ralentir devant un immeuble particulier ou un coin et s’assoyait en fixant la noirceur, ne disant rien.

Comme la première lueur du soleil se repliait à l’horizon, elle a soudainement dit :

– Je suis fatiguée. Allons-y maintenant.

Nous sommes allés en silence jusqu’à l’adresse qu’elle m’avait donnée. C’était un édifice bas, comme une petit foyer de convalescence, avec un stationnement qui passait sous un portique. Deux infirmiers sont sortis jusqu’au taxi aussitôt que nous sommes arrêtés.Ils étaient soucieux et prévoyants, surveillant chacun de ses mouvements. Ils devaient l’attendre. J’ai ouvert la malle de la voiture et pris la petite valise jusqu’à la porte.  La femme a été dès ce moment assise dans une chaise roulante.

– Combien je vous dois? a-t-elle demandé, cherchant dans sa bourse.

– Rien, ai-je répondu.

– Vous devez gagner votre vie, a-t-elle répondu.

– Il y a d’autres passagers, j’ai-je répondu.

Presque sans penser, je me suis penché et l’ai serrée dans mes bras. Elle s’est tenue sur moi étroitement.

– Vous avez donné à une vieille femme un petit moment de joie, a-t-elle dit.
– Merci.

Je lui ai serré la main puis j’ai marché dans la faible lumière du matin. Derrière moi, une porte s’est refermée. C’était le son de la fermeture d’une vie.

Je n’ai pas pris d’autres passagers sur ce quart de travail. J’ai conduit sans but, perdu en pensées. Pour le reste de la journée, je pouvais difficilement parler.  Et si cette femme avait pris un chauffeur fâché, ou quelqu’un qui était impatient de finir son quart de travail?  Et si j’avais refusé de prendre cette course, ou j’avais klaxonné une fois, puis reparti?

Avec le recul, quand je pense à ces moments, je ne pense pas que j’ai fait quelque chose de plus important dans ma vie.

Nous sommes conditionnés à penser que nos vies circulent autour des grands moments mais les grands moments souvent nous saisissent sans que nous soyons au courant, magnifiquement emballés de ce que les autres peuvent penser petit.

LES GENS PEUVENT NE PAS SE RAPPELER EXACTEMENT CE QUE VOUS AVEZ FAIT, OU CE QUE VOUS AVEZ DIT, MAIS ILS SE RAPPELLERONT TOUJOURS COMMENT VOUS LES AVEZ FAIT SE SENTIR.

Auteur inconnu

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5 Comments

  1. Hirondelle

    12 décembre 2008 at 6 h 16 min

    C’est exactement cela. Ma vie est ponctuée de ces moments si fragiles mais si intenses.Et lorsque vous voyez l’étincelle qui brille dans les yeux de la personne : c’est le plus fabuleux des cadeaux. La personne s’est sentie aimée.

  2. Maous Artiste Défiant l'Olibrius

    12 décembre 2008 at 7 h 26 min

    Ton récit est incroyable. Une vrai bénédiction dans ce monde dure et intraitable. Si tu traites tous tes clients comme tes parents alors je réserve la première course du matin pour partir au travail. Ca me montrera que l’humanité est encore là ! Merci d’avoir partagé avec nous tes sentiments. MA d’Autriche

  3. Marie-Lore

    12 décembre 2008 at 1 h 12 min

    Ce texte est très beau. Il me touche beaucoup. Merci Dominique.
    Marie-lore

  4. Terrienne

    12 décembre 2008 at 4 h 51 min

    Merci pour ce très joli récit!
    Les mots semblent parfois mal traduits, de quelle origine es-tu?