L’art de la rêverie pour rester humains

L’art de la rêverie pour rester humains 1

Dans ses Rêveries du promeneur solitaire, Rousseau fait l’éloge du «précieux farniente, l’occupation nécessaire d’un homme dévoué à l’oisiveté». Pour lui, loin d’être un défaut, cette inaction lui permet de pratiquer l’art de la rêverie et d’accéder à ses trésors intérieurs. A notre époque vouée à l’efficacité, voire à l’affairisme, qui sait encore ne rien faire sans culpabiliser? Nous voici sommés (et assommés) de vivre sans temps morts! Dès que l’ennui pointe à l’horizon, la plupart des gens sortent leur smartphone et commencent à caresser l’écran. Ils ne voguent plus sur le flux de leurs pensées, mais sur internet à haut débit.

Qu’est-ce que la rêverie selon Rousseau? «Je laisse ma tête entièrement libre et mes idées suivre leur pente sans résistance et sans avoir aucun objet bien déterminé», écrit-il. Pour y parvenir, il lâche prise en montant dans une barque et en «dérivant lentement, au gré de l’eau». Ou bien, assis au bord du lac, il écoute «le flux et le reflux de l’eau» tout en «laissant ses yeux errer au loin sur les romanesques rivages». C’est alors que le monde extérieur s’estompe et que «mille rêveries délicieuses» affleurent. Cette pratique nous régénère et nous inspire. Parfois, au cours d’une de ces échappées belles, une idée nouvelle surgit comme une pépite de nos profondeurs. Les bienfaits de la rêverie sont aussi soulignés par le neuropsychiatre Boris Cyrulnik.

Grâce à elle, il est possible de se reconstruire en «s’évadant d’un monde douloureux» et en créant un «refuge intérieur» qui nous permettra de résister aux situations difficiles. «Notre monde intime se remplit de scénarios venus du fond de nous-même.» Cyrulnik souligne le caractère créatif de la rêverie à la base de plusieurs avancées scientifiques. Bref, sans cette aptitude, l’homme serait plus vulnérable et moins inventif.

Très bien, rétorquera l’accro aux écrans, mais moi je m’adonne à la rêverie sur internet en surfant de site en site. N’est-ce pas pareil? Certainement pas. Je verrai certes défiler des contenus attractifs, en fonction de mes intérêts recensés: des voitures rutilantes, un hôtel idyllique, des vins de Bourgogne… Mais tout sera envisagé sous l’angle matérialiste de mon pouvoir d’achat. Jamais je ne verrai sur la Toile mes promenades en forêt avec mon grand-père me faisant découvrir les oiseaux! Sur le Net, nulle rêverie personnalisée! Et tout mon parcours sera répertorié, visible par d’autres. Ma prétendue «rêverie» sera transparente, ce qui n’est pas le cas de mon imaginaire.

Je tisse mon identité grâce à ma capacité de rêver. On parle beaucoup de «l’homme augmenté» en pensant aux apports des nouvelles technologies. Cependant, comme l’écrit Idriss Aberkane, spécialiste en neurosciences, «l’augmentation ne doit pas nous venir du dehors, mais aller de l’intérieur vers l’extérieur». Sinon, ajoute-t-il, les machines nous supplanteront. La rêverie nous aide donc tout simplement à rester humains.

Jacques de Coulon
Philosophie et écrivain suisse

Article paru dans le journal La Liberté, juillet 2019