Mariage et fidélité

Mariage et fidélité 1

Il y avait deux soirées par mois où, au lieu d’écouter discourir leur Maître, les chélas étaient invités à poser des questions sur tout sujet qui les préoccupait. Moreward avait cependant institué une règle: une fois un sujet introduit, toutes les questions posées s’y rapporteraient plus ou moins directement. Cette méthode devait, expliqua-t-il, assurer une certaine logique de la pensée.

L’un des chélas, un Français qui, disait-on, avait acquis un extraordinaire contrôle de son corps (il retenait son souffle pendant un temps prodigieux, arrêtait les battements de son cœur et accomplissait bien d’autres remarquables exercices du Yoga) posa, avec un fort accent étranger, la question suivante:

– Dites-moi, Maître, considérez-vous le mariage comme incompatible avec un grand avancement spirituel?

– C’est une question absurde, venant de vous, répliqua Moreward. L’inflexion sévère de sa voix arrêta net un rire général, à demi réprimé. Avez-vous retiré, de tant d’années d’enseignement, un aussi mince bagage pour n’être pas encore capable de répondre à cette question vous-même?

– Pourquoi donc les livres hindous traitant du Yoga assurent-ils qu’il y a incompatibilité? insista le Français, bien qu’un peu décontenancé de cette rebuffade.

– J’aurais cru que vous le sauriez également, répondit Moreward d’un ton de regret. Combien de fois faudra-t-il que j’essaie d’enfoncer dans votre conscience l’idée que vous êtes beaucoup trop «unilatéral» et qu’un jour, il vous faudra retourner en arrière pour étudier tout ce que vous avez négligé… Répondez-lui!  ordonna-t-il au Cinghalais qui était assis au premier rang.

– Les livres hindous dont vous parlez, commença le chéla de son ton dénué de passion, furent écrits par des Yogis pour des aspirants Yogis. Leurs enseignements ne sont pas applicables aux Européens sans avoir subi un processus de sélection et d’adaptation. C’est précisément pour vous guider, en ce domaine, que les gourous existent. Quant au mariage, il n’est un esclavage que pour les sots, tandis qu’aux hommes sages, il apporte le progrès spirituel. C’est un terrain d’exercice hérissé de dangers pour les êtres puérils mais une utile école pour les êtres éclairés. Il est le sol fertile où croissent tantôt les fleurs, très belles, de nombreuses vertus, tantôt la néfaste mauvaise herbe de nombreux vices.

– Pensez-vous, demanda l’une des femmes-chélas, que le monde commence à comprendre la valeur spirituelle du mariage?

– En Europe et en Amérique, dit-il (et toute sévérité avait disparu de sa voix), fort peu de gens, hélas, en saisissent la réelle valeur. Au temps présent, l’attitude prise à l’égard du problème matrimonial est désastreuse: au lieu de conduire au contentement et au progrès spirituel, elle mène à la Cour des Divorces. Aussi longtemps que la jalousie sera regardée comme une passion honorable et que l’exaltation romanesque présidera aux mariages, comment pourrions-nous espérer qu’il en soit autrement?

Il fit une pause, dans l’attente d’une question nouvelle.

– Voulez-vous réellement dire, questionna un romancier, assis à côté de moi, que le grand amour ne soit jamais une base sûre pour le mariage?

– Les hommes sages, répliqua Moreward répugnent à employer le mot jamais dans la discussion. Mais on peut dire que les engouements romanesques sont rarement un fondement sain pour une union… excepté, peut-être, dans les romans!  ajouta-t-il avec un malicieux clin d’œil.

Il y eut un rire général, auquel se joignit le romancier.

– Dans les pays où les lois sont très tolérantes, reprit Moreward, lorsque les gens qui se sont mariés pour le seul plaisir et sous l’empire d’un violent emballement se découvrent mal faits l’un pour l’autre, au lieu d’essayer d’apprendre la leçon que leur ego (leur moi supérieur) voudrait leur enseigner, ils l’esquivent lâchement et fuient vers les Cours de divorce. Trouvant qu’il faut prendre trop de peine pour s’adapter peu à peu l’un à l’autre et dominer l’aversion ou l’irritation qui succède à l’amour exalté du début, ils recherchent le chemin le plus facile pour sortir de ce dilemme et, plutôt que d’obéir à la voix de leur moi supérieur, ils écoutent celle de leur moi inférieur, qui leur dit: « Tu as cru que tu aimais cette femme (ou cet homme), tu as été trompé. Mets donc une fin à tout cela par la séparation définitive! ».

– Mais comment pourrait-on empêcher les gens de se marier sous le prétexte qu’ils sont amoureux? demandai-je.

– En les initiant graduellement à un idéal plus haut. Ceci prendra un temps très long mais qu’importe! Apprenez aux gens à ne se marier ni par passion, ni pour leur seul plaisir, moins encore, cela va sans dire, pour des avantages matériels.

– Qu’entendez-vous par passion? questionna quelqu’un. Un amour purement physique?

– Vous faites bien de soulever cette question car le mot est souvent employé dans un sens beaucoup trop arbitraire. Quelqu’un veut-il répondre?

– Je dirais qu’il y a trois formes de passion, hasardai-je, l’une purement physique, la seconde, plus rare, purement sentimentale, et la troisième à la fois sentimentale et physique.

Moreward fit un signe d’assentiment.

– Une chose me frappe, fit une voix très américaine, c’est que, ce que notre ami appelle l’amour «sentimental» et «physico-sentimental» est susceptible d’obscurcir bien davantage le jugement d’un homme que n’importe lequel de ces désirs simples, naturels et sans fard, dont je me suis senti tellement honteux dans ma jeunesse!

Moreward Haig éclata d’un rire franc et cordial.

– Nous avançons! observa-t-il. Y a-t-il d’autres confessions?

– Toutes les amours romanesques que j’ai pu avoir, dit un autre jeune homme, se sont simplement évanouies en fumée mais je puis très bien m’imaginer ayant une profonde et durable amitié pour plusieurs femmes, – avec n’importe laquelle on pourrait passer une agréable nuit – et c’est l’une d’elles que j’épouserais, s’il me venait jamais à l’idée de me marier.

– Ou s’il me venait à l’idée de vous conseiller le mariage, corrigea Moreward, ce qui est plus important.

– Bien entendu! dit l’élève.

– Ainsi, vous voyez, quoique notre ami l’ait exprimé d’une façon qui serait un peu choquante pour une vieille fille de l’époque victorienne, il a voulu dire que le mariage dans l’union de deux amis est le seul mariage susceptible de durer.

– Tout cela est bel et bon, dit Viola, mais si l’on recommande aux gens de ne se marier que par simple amitié, ils croiront qu’il ne s’agit que d’une union platonique.

– Pourquoi donc avez-vous une langue, mon enfant, si ce n’est pas pour expliquer aux gens ce que vous voulez dire!

– Ainsi, vous n’approuvez pas les mariages platoniques?  dis-je à mon tour.

– Si deux êtres qui ont des affinités morales, continua Moreward, mais ne s’attirent pas physiquement, qui éprouvent même une antipathie physique réciproque, désirent malgré tout se marier, cela ne regarde guère un gourou dans ce qui touche sa…, dirai-je, sa compétence officielle… Mais, sauf en des cas très rares, je ne conseille guère le platonisme renforcé. Les unions platoniques qui existent de nos jours entre gens appartenant à diverses sociétés mystiques et occultes, sont symptomatiques d’une fausse conception de ce qu’on appelle la «pureté». Ces braves gens veulent progresser trop rapidement et, parce qu’ils essaient de courir sur le sentier de la vie spirituelle, alors qu’ils ne savent pas encore marcher, ils s’attirent toutes sortes de maladies nerveuses et autres inconvénients. Les femmes deviennent hystériques et souffrent fréquemment de troubles utérins qui obscurcissent leur jugement et nuisent à leurs activités. Les hommes souffrent d’irritabilité, de neurasthénie et de divers malaises qui se déclarent dès qu’ils n’ont plus à côté d’eux un gourou pour leur montrer comment éviter ces contre-coups. Mais ils se disent: « Nous faisons de nous-mêmes des instruments très purs à travers lesquels les Maîtres pourront exercer leur action ». Les livres qu’ils lisent, pleins de beaux sentiments, les fortifient dans cette croyance. Quelques-uns de ces êtres bien disposés, mais fourvoyés dans l’erreur, ont, dans leur dernière incarnation, été des moines, des nonnes, ou des ascètes. Pourquoi, direz-vous, ont-ils dû renaître dans le tumulte et le bruit d’une civilisation européenne ou américaine? Et bien, pour y apprendre la leçon particulière et très différente, que cette civilisation a à leur donner. Mais si, dans un environnement tout différent de celui de leur vie précédente, ils ne font qu’essayer de répéter, en quelque sorte, leur leçon ancienne, ils gaspillent leurs chances d’évolution dans l’incarnation présente. – A ce propos, je vais vous conter une petite histoire occulte. Il n’y a pas si longtemps, vivait en Inde un grand Yogi tellement vénéré de tous, que lorsqu’il était attendu dans quelque cité, les maisons étaient pavoisées et les rues décorées. Ce Yogi étant décédé, il s’est maintenant réincarné en Angleterre, sous les traits d’une simple petite fille! Quelle déchéance! s’écrieront les gens peu éclairés. Mais non! L’ego de ce Yogi, tout près de devenir un Maître, avait encore quelque chose à apprendre ; et il ne pouvait l’apprendre que dans le monde occidental et dans le corps d’une petite fille… Il y a plus, encore: si cette âme accomplit, dans la vie présente, le destin prévu pour elle par les Gourous, celui qui fut autrefois un Yogi pourra se marier et avoir des enfants. Ainsi, je voudrais vous pénétrer de l’idée qu’il faut aider les autres à apprendre entièrement la leçon qui découle de leurs circonstances et environnements particuliers. S’ils sont mariés, ils doivent remplir toutes les obligations du mariage, afin d’apprendre à cultiver les vertus qu’enseigne cet état. C’est à vous à tenter d’enseigner, peu à peu, la « supermorale » du mariage.

Il s’arrêta, et une voix un peu timide, celle d’un élève entré récemment dans notre Ordre, demanda:

– S’il vous plaît, quelle est cette « supermorale »?

–  Voulez-vous le lui dire? demanda Moreward au Cinghalais.

-La supermorale du mariage, c’est l’absence d’égoïsme et l’abnégation conjugale poussée jusqu’à sa conclusion logique.

– Donnez-lui en un exemple pratique , dit le Maître.

– Eh bien, lorsqu’une femme désire ardemment un enfant, et que son mari est impuissant ou stérile, il devrait, si tel est le vœu de sa femme, lui permettre d’avoir un enfant d’un autre homme.

– Bon! dit Moreward, quant au visage du nouveau chéla, c’était tout un poème…

– Mais, objecta le Français, si cette femme est mariée à un homme stérile, c’est sans doute son Karma.

– Que l’un de vous lui réponde , ordonna sèchement Moreward.

Une fois de plus, le Cinghalais se dévoua:

– Si une femme est en train de se noyer dans le fleuve, et que, de deux hommes debout sur la rive, l’un sait nager et l’autre pas, ce dernier retiendra-t-il l’autre en lui disant: « Laisse-la donc se noyer ; c’est son mauvais Karma…? »

– D’ailleurs, dit Moreward, comment serait-il à même de décider si le « mauvais Karma » de cette femme n’est pas d’avoir seulement une bonne peur, ou de faire un plongeon en abîmant sa robe neuve?

Toutes les femmes se mirent à rire.

– Et, poursuivit le Maître, que faites-vous du « bon Karma » que s’assurera l’homme qui sait nager, s’il sauve cette femme? Non – que les époux laissent aux Seigneurs du Karma le soin d’appliquer le Karma! Le devoir de tous les supermoralistes, c’est d’agir selon les principes les plus élevés de l’oubli de soi et d’abandonner les conséquences de leurs actes au Très-Haut. Ce sont ces principes, et seulement eux, qui peuvent préserver le mariage de l’état chaotique dans lequel il a sombré. Le mariage, tel qu’il est de nos jours, demande d’une part trop, de l’autre trop peu à la nature humaine. Dans ces pays comme l’Italie et l’Espagne, il permet à l’homme de se conduire en vrai despote et d’exiger de la femme qu’elle agisse comme le ferait une sainte. Despotisme qui se dissimule, il est vrai, sous une feuille de vigne où s’inscrivent les mots: « défendre mon honneur », mais qui n’en est pas moins du despotisme, – une source de violence, de brutalité, voire de meurtres. Défendre mon honneur, c’est, en termes plus crus: Défendre ma vanité et mon égoïsme, – de là dérivent toutes les tragédies.

– Vous tenez donc la fidélité conjugale pour très peu de chose, demanda le nouveau chéla, puisque vous ne jugez pas que l’adultère doive être puni?

– La fidélité, mon fils, répondit le Maître d’un ton très doux, est une vertu qu’il faut toujours admirer, mais que l’on ne saurait exiger de force de quelqu’un.

– Alors… » commença l’un de nous…

– Un instant, mon fils, je n’ai pas achevé. Il y a une forme de fidélité bien plus importante que la fidélité sexuelle. C’est celle de l’esprit et de l’âme. Violer cette fidélité, implique des conséquences bien plus graves, puisque les liens physiques se brisent avec la mort du corps, alors que les liens mentaux et spirituels persistent à travers nos vies futures.

– Je crois comprendre, dit un nommé Galais, – le plus vieux, quant à l’âge, de tous les élèves – que vous attachez peu d’importance à la fidélité sexuelle qu’exige le mariage usuel, parce qu’elle est surtout le résultat de la peur – peur du scandale ou du divorce… Mais quelle sorte de « leçon » nous enseigne un mariage où la fidélité ne serait nullement exigée?

– Beaucoup de leçons, mon fils ; mais je n’en veux mentionner qu’une: il est aisé d’être courtois, bon, affectueux à l’égard d’une femme tant que l’on en est amoureux, mais cela n’est plus facile du tout s’il arrive qu’on aime ailleurs. Or, l’homme qui, amoureux d’une autre femme que la sienne, parvient néanmoins à se montrer le même ami, affectueux et bon, envers sa femme, a appris à se conduire selon les inspirations d’une fidélité plus haute, – et c’est l’un des enseignements que le mariage libre peut nous donner.

Cette réponse mit fin à notre séance de ce soir-là. Mais comme je rentrais en compagnie de l’un des élèves, je lui demandai:

– Pourquoi Moreward tombe-t-il si durement sur ce Français?

– Parce que celui-ci, bien qu’il ait une très belle nature, se refuse à absorber le côté philosophique de son enseignement. Et puis, il a le cuir très résistant… La douceur et la gentillesse ont aussi peu d’effet sur lui qu’un brin de paille piquant le dos d’un âne!

Je me mis à rire.

– Mais n’allez surtout pas rentrer chez vous avec l’idée que le Maître ne l’aime pas autant que chacun de nous autres!

– Depuis combien de temps est-il aux États-Unis?

– Depuis quinze ans, environ.

– Alors, comment n’a-t-il pas mieux appris l’anglais?

– Vous me demandez ce que j’ignore… Pour la même raison je suppose, qui fait qu’il ne peut absorber la philosophie!

Krishnamurti, Extrait de L’Initié